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- Amandine, s’il te plait, tu veux bien m’accompagner ? me supplia Marianne, ma meilleure amie, j’ai rendez-vous dans une demi-heure et j’ai peur d’y aller seule, imagine qu’elle me dise que je vais mourir demain !
- Je t’adore, Marianne, protestai-je, mais là, tu exagères vraiment ! Tu sais bien que je ne crois pas à toutes ces sornettes de voyance !
- Mais moi, j’y crois ! s’exclama-t-elle véhémente, et j’ai besoin de toi pour me soutenir !
Devant son regard suppliant, je n’eus pas le cœur de refuser et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes bientôt dans la salle d’attente décorée de tentures multicolores sur tous les murs, qui donnaient l’impression d’être dans un monde des mille et une nuits. Nous attendions à peine depuis quelques minutes quand une femme d’âge mûr vint me prier de la suivre dans une autre pièce.
- Il y a erreur, affirmai-je, c’est mon amie qui consulte.
À ma grande surprise, Marianne rougit comme une pivoine.
- Non, Amandine, c’est pour toi qu’on est là. Je tenais à t’offrir cette consultation pour ta fête, mais tu n’aurais jamais accepté si je te l’avais dit. Je voulais t’aider à faire un peu confiance à l’avenir, j’espère que tu ne m’en voudras pas trop.
Ah d’accord, et je n’ai même pas vu venir le piège !
- Tu me revaudras ça, feulai-je les dents serrées, en me levant pour suivre la voyante.
Elle me pria de m’asseoir en face d’elle autour d’une petite table ronde sur laquelle étaient posés plusieurs jeux de cartes. Elle n’avait pas l’apparence à laquelle je m’étais attendue, pas de turban ni de grandes boucles d’oreilles, et ses yeux n’étaient même pas perçants, au contraire, son regard était bienveillant et un sourire illuminait son visage à l’expression sereine. Pourtant, je ne décolérai pas.
- Comme vous avez l’air assez sceptique, nous allons faire un tirage très simple, à trois lames, si vous êtes d’accord, pour répondre à la question soufflée par votre amie : que vous réserve l’avenir immédiat ?
Comme je ne bronchai pas, elle enchaîna immédiatement.
- Coupez les cartes, de la main gauche s’il vous plait, puis tirez-en trois que vous placerez de gauche à droite. La première représentera votre présent, la seconde, les pesanteurs du passé et la dernière les surprises que vous réserve votre futur proche.
Toujours furieuse, je m’exécutai et posai rapidement les cartes demandées. Elle les retourna prestement, d’une main très sûre. La première sur la gauche était le Bateleur, ensuite venait le Diable et enfin l’Empereur.
Au moins, le Diable est dans le passé !
- Ne vous inquiétez pas, les cartes n’ont aucune valeur maléfique en elles-mêmes, expliqua-t-elle comme en écho à mes pensées. Toutes les vôtres sont à l’endroit, ce qui est très positif. Nous avons donc au présent, le Bateleur, symbole de l’ouverture d’un processus. Vous êtes aujourd’hui sur le point de connaître un changement dans votre vie.
Oui, oui, je m’en doute bien ! Celui de dépenser de l’argent pour rien !
- Le Diable, concernant le passé, continua-t-elle, signifie que vous avez sûrement eu jusque-là du mal à faire confiance, que vous vous êtes toujours trop contrôlée. Vous n’avez pas dû souvent vous laisser aller à vous rapprocher des autres, me trompé-je ?
- Effectivement, admis-je, Marianne voudrait bien que je rencontre l’amour, mais tous les hommes qui s’intéressent à moi m’ennuient, avec leur attitude mielleuse et si prévisible.
- Je vois. Eh bien, vous avez bien fait de venir aujourd’hui, rigola-t-elle, car votre dernière carte, l’Empereur, représente l’amour que vous allez enfin probablement rencontrer, dans un avenir immédiat. Un homme séduisant qui, cette fois, ne vous laissera pas indifférente, et dont le magnétisme vous emportera loin de vos limites actuelles.
Mais oui, bien sûr ! Et la marmotte, elle plie le chocolat !
- Je vous remercie beaucoup pour le temps que vous m’avez consacré, madame, fis-je en guise de congé.
- Même si vous n’en croyez pas un mot, n’est-ce pas ? sourit-elle avec naturel, j’ai l’habitude que les gens soient méfiants, vous savez.
Elle me serra la main très chaleureusement.
- Revenez me voir, conclut-elle, si quelque chose se passait comme je vous l’ai prédit.
Je rejoignis Marianne et nous sortîmes dans le froid de novembre.
- Tu ne m’en veux pas, j’espère ? s’inquiéta mon amie d’un air de chien battu qui m’attendrit assez pour que ma colère tombe à un niveau acceptable pour être tue.
- Mais non, ça va, de toute façon, elle ne m’a dit que des banalités à pleurer, si tu veux savoir.
- Oui, j’aimerais bien savoir ! s’exclama-t-elle, curieuse comme une enfant le matin de noël.
- Elle m’a dit que j’allai rencontrer l’amour incessamment sous peu, tu imagines ? Moi, rencontrer l’amour !
- Ça ne te ferait que du bien, murmura-t-elle si bas que je n’aurais pas dû entendre, si mon ouïe n’avait pas été si perçante.
- Oh Marianne ! Grande romantique devant le seigneur ! Enfin… Je vais te laisser car j’ai des obligations très terre à terre, moi, vois-tu, dans cinq minutes, j’ai rendez-vous chez le dentiste.
- Ouille ! s’écria-t-elle, compatissante, bon courage alors !
Oui, il m’en faut, je suis terrorisée, heureusement que je le connais depuis mes dix ans !
Nous nous séparâmes sur le bord de la rue et je n’eus qu’à traverser pour me rendre chez mon praticien. J’avais beau me raisonner, la peur du dentiste m’avait toujours paralysée, même si, comme aujourd’hui, il s’agissait d’une visite de contrôle. Je poussai donc la porte du bout des doigts, et fut, comme d’habitude, réconforté par le sourire de Lise, la réceptionniste qui, depuis que je venais ici, était presque une amie pour moi.
- Bonjour, Amandine, me salua-t-elle gentiment. Tout va bien ?
- Oui, sauf que je suis ici, grimaçai-je.
- Oh, c’est vrai, vous avez peur, fit-elle, gênée. En plus, le docteur Granier n’est pas là aujourd’hui, mais son remplaçant, le docteur Julien va bien s’occuper de vous, sans aucun doute.
Oh non ! Catastrophe, un dentiste inconnu, le cauchemar !
- Mais comment va-t-il réagir quand je vais lui demander quatre fois si ça va faire mal ? m’exclamai-je, paniquée.
- Très bien, dit-elle dans un grand éclat de rire. D’ailleurs, le voici, toujours très ponctuel.
Je me retournai vers la porte du cabinet, m’attendant au pire. Et croisai le regard bleu d’un jeune homme à tomber.
Grand, brun, et ce regard de ciel d’été qui me transperça comme un glaive. J’eus l’impression que l’univers rétrécissait soudain, et se concentrait ici, maintenant, sur cet instant où soudain, ma peur du dentiste s’était évaporée miraculeusement.
Il faut que je me reprenne, sinon, je vais me décrocher la mâchoire avant même d’être sur le fauteuil de torture !
- Bonjour, mademoiselle Fresne, prononça le médecin en s’avançant vers moi et en me tendant la main.
Je la pris et la serrai. Son contact était chaud et si agréable qu’un frisson remonta le long de mon bras et que mon cœur se mit à battre plus fort.
- Faites attention à elle, docteur, recommanda Lise, elle a très peur du dentiste.
- Pas de problème, Lise, acquiesça-t-il en souriant et en me regardant intensément dans les yeux. Je ne lui ferai aucun mal, et je suis sûr qu’après cet examen de routine, elle acceptera de se joindre à moi pour prendre un café, n’est-ce pas ?
- Avec plaisir, m’entendis-je répondre d’une voix étranglée.
Pour la première fois de ma vie, j’avais envie qu’un rendez-vous chez le dentiste ne finisse jamais…
Je vais me faire un devoir moral de retourner voir cette étonnante voyante dans les plus brefs délais !
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